L’atelier, c’est la grange en Morvan ou la verrière au fond d’une impasse à Paris, mais ce sont aussi tous ces jardins où je vais couper les osiers et les bambous, ces forêts où je regarde les lianes, les nids ou les chèvrefeuilles, les nuits où je rêve à la lune et à toutes ses étoiles… Autant de lieux où calligraphies, lumières et transparences jouent avec souffles, branches, papiers et silences. La vigne y passe au travers, elle m’indique les saisons et rythme mon travail…
Même à l’atelier, quand il s’emplit de branches, de ficelles, de pierres, de papier bruissant, de colles, de cires, de pigments broyés ou non, de cendre, d’écorces ou de fleurs, promenades et réalisations ne sont pas les mêmes au fur et à mesure des jours. La nature est mon guide. Les amis sont mes repères.
Chaque sculpture est une graine. Elle porte tout un monde et se métamorphose. Croissance de rêve, pour moi, pour l’autre, en devenir, tendue vers le ciel. Pour mieux servir la poésie. Avec cette sensation si forte que chaque instant contient le Temps tout entier, que chaque feuille contient toute la forêt et que je ne suis qu’une passeuse en passage, mais dont le sort du monde peut dépendre.

 
 

A travers le temps et l'espace, couper les branches, nouer les ficelles, préparer et choisir les papiers.

OBSERVER, AIMER, ATTENDRE.

COURBES DE LUMIERE, INSPIR

GRAINES DE MEMOIRE, EXPIR

LA PIROGUE VOYAGEUSE LIBERE LES SEMENCES DE REVE,

PEPINS DE LA CREATION, RECREATION PLEINE D’ILLUSIONS.

L’ATELIER.

« Dans un figuier aucune feuille n’est pareille à une autre, elles sont toutes différentes de formes. Cependant chacune crie : Figuier. »   MATISSE

         Dehors, dans l’impasse, la vigne rousse tremble avec le vent. Quelques merles sifflent avec la pluie. Sous la verrière, dedans, la vigne, qui passe à travers, encore dorée, protégée;  quelques grappes de raisin noir, suspendues, légères.

Plus à l’intérieur, derrière la porte vitrée, autour de moi, les grandes branches d’automne, coupées dans la forêt pour les besoins de la dernière exposition bruissent comme la plume sur cette feuille. La nature dans tous ses états m’accompagne, m’envahit de ses couleurs, de ses parfums, de ses dessins.

        Les lumières, les transparences… Dehors le soleil après l’ondée, illumine les feuillages qui sont dedans. Comme il y a des verres opaques, d’autres clairs, comme la vigne est ici et ailleurs, je la vois différemment et  me perds dans une rêverie « intérieur /extérieur » qui me réjouit. La jubilation est là. Me renvoit à mes forces  premières et me souffle : Continue… Rends au soleil ce que tu lui dois, participe de cette force de vie qui t’est donnée et qui anime tout être, végétal, minéral, animal.  (ce minuscule escargot dont la coquille porte déjà la spirale, ourlée, dessinée, parfaite, infinie, dont les cornes /antennes, hautes de 3 mm. vibrent et frissonnent à l’exploration du monde, glisse imperceptiblement  sur le brin d’herbe, guidé par je ne sais quel instinct, par je ne sais quelle étoile, tout à la joie d’être…Un pur chef d’œuvre.)

Et si l’homme tentait aussi le même chemin d’aventure, de délicatesse et d’amour…

        S’il n’y avait pas de soleil, je ne connaîtrais pas le merveilleux déplacement des ombres ; s’il n’y avait pas de lune, je n’aurais jamais compris les 3 dimensions d’un volume et s’il n y avait pas de saisons, jamais je n’aurais su l’existence de toutes les couleurs.

       La nature est œuvre d’art. Et je la porte en moi. Elle me nourrit chaque jour et je la remercie. En la transformant, je lui offre ma vie. Au  plus près de ma conscience grande ouverte, au plus près de mon jardin intérieur. Je le sème, je le plante, je l’arrose, je l’élague ou le  laisse faire. Les racines s’enfoncent, les fleurs s’épanouissent. Avec le Temps. Au fil du.

       Chaque sculpture est une graine. Elle porte toute la terre et se métamorphose. Croissance de rêve, pour moi, pour l’autre, en devenir, tendue vers le ciel.

Pour mieux servir la poésie. Arbre de vie. Avec cette sensation si forte que chaque instant contient le Temps tout entier, que chaque feuille contient toute la forêt et que je ne suis qu’une passeuse en passage, mais dont le sort du monde peut dépendre.

LE TRAVAIL

 «  Faire passer l’esprit dans la main et non le contraire. Je travaille d’abord d’après nature, après je travaille sans modèle, ainsi pour les feuilles de figuier.

Je recommence jusqu’à ce que je sois absolument dans mon sentiment. » MATISSE

        L’atelier, en Morvan comme à Paris, s’emplit de branches, de ficelles, de pierre,de colles, de cires, de piments  broyés ou non, de cendre et de charbon. Au fur et à mesure des saisons ou des lunes, promenades et récoltes ne sont pas les mêmes.

     Les branches 

      Elles sont taillées à la 7ème lune pour assurer au mieux leur conservation. Choisies  pour leur longueur, leur couleur, leur diamètre ou leur souplesse. Elles sont sélectionnées, alignées, courbées, passées au xylophène et mises en forme dans la grange où elles resteront jusqu’à l’été suivant. Est-ce moi qui leur donne

l’idée d’une prochaine sculpture ou elles qui m’entraînent ? Fusion indispensable entre la main et la matière, entre la réalité et l’imaginaire entre l’illusion et la vérité. 

      Les bambous, eux, sont coupés à n’importe quel moment. Spectaculaires petites pousses de bambou, dont le diamètre de naissance est identique à celui des anciens de la même famille…Elles poussent si vite qu’on les voit s’allonger et se transformer en un répertoire de formes  inimaginables. ( Et en plus, délicieuses

à manger toutes crues…)

      Puis fabriquer les structures. Accoupler les branches. Les lier. Les couper . Les tordre. Les ficelles aussi ont leur caractère : lin ou chanvre, fines, noueuses, douces ou rêches.

      J’ai aussi utilisé le grillage à moutons comme support . Il m’intéresse beaucoup pour les teintes de rouille  qu’il peut provoquer sur le papier tendu. Mais une ossature toute en bambou, symbole de la sagesse, quel plaisir pour les mains qui  agissent et  relient. L’entrecroiser de châtaignier avec lequel nos aïeuls fabriquaient les paniers…Quelle joie pour moi de marier  l’Orient et l’Occident, l’Ancien et le Nouveau Temps, de tenter l’Alliance… Parfois même la réussir…

      Les papiers

      Ils sont déroulés, venus de très loin, washi du Japon souple et tellement résistant, papyrus rugueux d’Afrique fort en couleur et en parfum, papier de soie ou de riz de Chine si transparent, papier encrés, teintés des cerfs volants du Bengali ou encore ces très vieux  papiers cristal, du temps où les fleuristes composaient des bouquets avec les fleurs des champs.

       A dessiner, à coller, à déchirer, à enduire, à regarder, à froisser, à caresser, à jeter. Autant de gestes d’amour…

       Et puis les pâtes, dans leurs seaux. Blanches, brunes, rousses, grises, noires ou bleues, parfumées à l’eucalyptus, à l’amande, à la résine de pin ou au  colophane. Pour leur donner force, brillance ou légèreté , selon. Autant de secrets des Anciens de partout, collectés dans mes précieux carnets au cours des voyages et mis en pratique à ma façon. Ne pas perdre leur savoir.

       Alchimie de cette pâte, activée violemment dans l’eau, devenue transparence laiteuse, vibrée, passée sur le tamis, pressée à l’éponge, séchée au soleil pour s’effeuiller en « pages » toutes différentes…Reprendre à mon compte cette jouissance vieille de 3000 ans…Le papier se fait toujours de la même façon quand on le veut unique.

LE STYLE
« La beauté oblige l’âme » CALAFERTE

     Chacun d’entre nous a son style. Il surgit un jour à notre insu, des profondeurs de notre monde intérieur, coloré de nos croyances sensibles, spirituelles, philosophiques, acquises petit à petit.         

     Chaque arbre a son caractère. Celui-ci se transforme à chaque saison, selon les conditions météorologiques, géographiques, etc . Il n’est jamais le même. Pourtant les arbres, ensemble, constituent la forêt. Un tout bien défini. Et nous marchons à l’intérieur, parfois à l’ombre, parfois à la lumière, parfois égaré, parfois guidé par tel ou tel bruissement. Profondeur d’un silence tellement sonore. Approche du mystère.

      La peau des Indiens étaient préparées avant d’être peinte, au cours de certains rituels. Peinture et sculpture n’étaient pas séparées de l’homme. Elles étaient directement sur eux et avec eux. Ils les animaient par leurs énergies propres. Placés aux 4 directions, pour mieux capter, envoûter, faire vivre ou mourir, gorgés des saisons à l’infini, ils devenaient aussi les balises d’un instant unique, celui qui les contient tous, cet instant sacré, passage entre la vie et la mort pour un autre voyage, peut-être…

      J’aime composer des paysages et mes sculptures n’en sont que les éléments. Créer un paysage de sculptures, c’est reconnaître un lieu, le respecter. C’est donner un sens aux sculptures entre elles et favoriser leur dialogue avec le lieu lui- même. Alors, elles se chargent des regards de ceux qui les traversent. Créer, c’est donner la vie, c’est donner l’âme.

     Pour moi, la sculpture tente de rendre visible le monde invisible de ma profondeur. Pour rendre compte de la force du mystère de la vie et de la mort. Si je remplis mes coupes de pétales de fleurs, d’ailes de papillon ou d’écorces,  c’est peut-être pour remercier la mort de m’épargner encore quelques instants de vie.  Peut-être que la sculpture est pour moi une tentative d’apprivoiser ou de me préparer à ce moment unique, pressenti comme libérateur d’énergie, source ou issue, inattendue parfois mais inévitable en tout cas.

     Travailler avec la nature, c’est prendre le rythme des saisons depuis le premier jour. C’est prendre la force des Temps dont on ne sait plus les origines . Travailler avec la nature, c’est écouter, voir, sentir. C’est tenter d’exprimer ce qui  fait chanter sans vraiment le vouloir. C’est apprendre à savoir mourir pour mieux renaître.

L’ARTISTE

     J’aime raconter cette histoire (peut-être un peu transformée, à force de…): Dans la fourmilière, tout est remarquablement organisé. Il y a la reine, les ouvrières tout autour, les unes résidentielles, les autres récolteuses ou bâtisseuses qui s’agitent sans cesse et puis  certaines, en petit nombre, qui restent  là et ne bougent presque pas . Apparemment paresseuses, apparemment méditatives.

     Quand arrive un coup de pied malencontreux dans la fourmilière, la reine fragilisée par son sort de reine, ne résiste pas, les ouvrières s’affolent et s’éparpillent ; mais les immobiles, elles, se mettent au travail. Elles ont la mémoire pour reconstruire la vie de la fourmilière. Peut-on penser que l’artiste, apparemment hors du temps, hors des données habituelles de la société, puisse être le gardien d’une mémoire ancestrale, celui qui assure la transmission entre le premier et, peut-être, le dernier homme, le jour venu ? 

L’EXPOSITION

      L’ensemble des sculptures proposées est en papier. Le papier utilisé sous toutes ses formes (pâte de papier, papier recyclé ou fabriqué par moi) est toujours identifié : lettres, c.v. périmés, écritures, papiers personnels, quotidiens et journaux du monde, ou bien pulpe naturelle de Kozo du Japon, de coton de France ou de sciure de bois de Géorgie, de Scandinavie ou du Brésil.

       Les structures sont en bambou, en osier ou châtaignier. Certaines écorces viennent du Canada ou d’Afrique… Les ficelles sont souvent celles des facteurs parisiens, négligées ou perdues.

       Les pigments, pour colorer les papiers dans la masse, sont toujours naturels : ocres de Roussillon, bleu à tracer des maçons de tous les pays, (les plus beaux viennent du Portugal et de la République tchèque) ; pour les gris, j’utilise la cendre des feux de bois du Morvan et pour les noirs, la suie du poêle de l’atelier de Paris. L’or vient de Sicile et le blanc de Meudon.

       Les colles sont à l’eau ou à l’amande. Parfois ce sont des colles d’os ou de peau ou des colles blanches. On y rajoute quelques gouttes d’essence de Mirbar pour la conservation.

       Si j’utilise de la cire (pour renforcer l’imperméabilité), c’est de la cire d’abeille, appliquée à chaud comme les Romains qui enduisaient ainsi leurs bateaux avant de les mettre à la mer !

       J’aime ces techniques glanées ici ou là, parce qu’elles me donnent la force des anciens. Elles me permettent d’être un trait d’union entre ce monde archaïque et ce monde moderne épuisant de nouveauté.

POLSKA Juin 2003